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continuons sur la lancée.
Itinéraire 1-9.
Itinéraire.
Un lien puissant
avec mes racines.
Jean-Pierre HABER
Pour Audrey et Olivier
« Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse »
Albert Camus
Cet ouvrage raconte la vie d’une famille juive qui a dû fuir et se cacher.
A plusieurs reprises.
Pour pouvoir survivre.
Ce récit se base sur des faits réels vécus par cette famille obligée de se mettre à l’abri au moment où les Allemands persécutèrent et décimèrent ces hommes et ces femmes d’une religion et d’une origine autres que la leur : destruction de l’ordre de l’indicible.
Dans cette histoire, quelques personnes manifestèrent leur solidarité envers les Juifs, qu’elles n’hésitèrent pas à protéger, courant à leur tour le risque d’être assassinées.
Il y a une suite heureuse à cette histoire… qui marque « l’imprescriptibilité du peuple juif ».
La vie a continué, malgré l’indicible.
Je suis né en 1946.
Mes parents, Marguerite et Jules, se sont connus dans le Limousin.
1946
1946, c’est l’année du baby boom, c’est aussi l’année de ma naissance.
Cette année là, mes parents, comme beaucoup d’autres, ont pris le parti de laisser derrière eux les années d’ombre, de peur, d’angoisses, de trahisons, de séparations, d’horreur.
J’ai beaucoup de respect pour tous ceux qui, comme eux ont voulu que la vie l’emporte et ont dirigé leurs regards vers un avenir auquel ils ont voulu croire.
Ils ont fait confiance à la vie. Ils m’ont donné la vie.
Leur histoire se déroule avant et pendant la guerre. Ils en ont bien sûr parlé, mais très tard. D’abord mon père, quelques temps avant son décès en 1999. C’est il y a quelques mois seulement que ma mère et mon oncle m’ont vraiment raconté..
Ce serait à moi que reviendrait ce noble et difficile travail de transmission ?
En les écoutant, j’ai ressenti ce désir de marquer leur pas…. notre empreinte.
Leur histoire, c’est la mienne. Elle appartient aussi à mes enfants. Pour eux, je dois trouver les mots
Nous nous inscrivons sur la ligne continue de cette famille qui nous a engendrés et dans la lignée de notre culture et de notre appartenance au judaïsme.
Je suis venu au monde à un moment particulier. J’ai été déposé là, à une place de symbole de l’espoir qui renaissait. Mes parents marquaient, à travers mon existence, leur confiance en un avenir qu’ils voulaient débarrasser de la barbarie. La période noire se terminait et j’ai représenté, pour eux, un avenir de couleurs et de tradition.
Il ne fallait pas que je les déçoive, il me revenait de les rassurer et de leur permettre de s’appuyer sur cette vie nouvelle.
Je porte en moi tout ce qui a été déposé par eux, de souffrances occultées, de désirs enfouis, de tristesses étouffées, et d’attentes, d’aspirations, de vie retrouvée.
Ils se sont protégés et ils m’ont préservé en mettant leurs émotions à distance. J’en ai eu une preuve criante lorsque ma mère et son frère ont multiplié les faits, ont énuméré des noms, se sont attachés à préciser des détails et ont parsemé leur récit de rires et de discussions visant à déterminer lequel des deux a conservé le souvenir le plus proche de la réalité de leur histoire.
Mon père, lui, avait évoqué les déchirements de sa vie, mais il n’acceptait pas le déracinement et il l’a toujours nié. Ce qui était trop lourd, il le portait en silence et il le rendait lisible dans ses comportements. Sa colère était refoulée, presque imperceptible à l’exception des quelques débordements réservés à son entourage le plus proche. Il a donné de lui une image lissée.
Dans ma quête du passé, il me faudra retrouver, comprendre et souvent imaginer leurs sentiments. J’aurai à reconstituer leur vécu de cette époque. Il ne s’agit pas là d’inventer, mais de retrouver des mots, des moments, des comportements qui me mettront sur la piste de ce que je suis le seul à avoir approché au plus près. Je suis allé jusqu’à frôler les limites imposées par leur souffrance, j’ai, probablement, parfois, débordé dans leur monde secret. Mais je ne le savais pas, je ne comprenais pas, alors, que j’entrais dans leurs fragilités, que je touchais leurs blessures. Il me faudra beaucoup d’empathie rétrospective pour cerner sans faire mal ce que les mots n’avaient pas encore pu dire.
SOMMAIRE
1. La famille de mon grand-père maternel Albert à Sulzburg et Altkirch avant et après la guerre 14-18
2. La famille de ma grand-mère maternelle, Bella à Hechingen et à Francfort avant et après 14-18……..
3. Sarrebruck de 1923 à 1933
4. Forbach de 1934 à 1938
5. Lille de 1938 à 1940
6. Ault-Onival, puis l’exode familial en 1939-40
7. L’exode de Fred en 1940
8. Limoges de 1940 à 1943, dans la tourmente en attendant la tempête
9. Limoges en temps de guerre
10. L’étape de Thiviers en Dordogne
11. La famille de mon père depuis Rastatt et Strasbourg… jusqu’à Thiviers
12. Limoges de tous les dangers en 1943-44
13. Limoges dans l’immédiat après-guerre de 1944 à 1948
14. Limoges à la campagne, avenue de Naugeat de 1948 à 1955
1. La famille de mon grand-père maternel Albert à Sulzburg et Altkirch avant et après la guerre 14-18
Une de mes arrières grands-mères maternelles se nommait Rosa Kahn. Elle était née à Sulzburg en Allemagne dans la région de Bade-Wurtenberg vers la moitié du 19ème siècle. Elle était pieuse.
Elle épousa Albert Lazarus originaire de Altkirch en Alsace. Ce dernier est décédé quelques mois avant la naissance de leur enfant en 1889.
Rosa prénomma leur fils, Albert en souvenir de son mari.
Mon grand-père Albert naquit à Altkirch dans cette Alsace que les Allemands occupaient depuis la défaite napoléonienne de 1870.
Le père de mon grand-père, avait perdu sa première femme à Altkirch. Il avait deux fils, nés de son premier mariage, Marcel et Fernand .
Après le décès de son mari, Rosa Lazarus reprit en main leur magasin de chaussures, avec l’aide précieuse de sa sœur Flora. Elles élevèrent ensemble le jeune Albert à Altkirch avant de revenir à Sulzburg .
Les deux sœurs envoyèrent Albert au collège français de Remiremont. Ensuite, le jeune homme fit un apprentissage de 3 ans dans les établissements Roos, fabricants de tiges pour chaussures à Speyer. La famille Roos forma le jeune Albert à la pratique commerciale.
Marguerite, ma mère se souvient d’avoir séjourné à plusieurs reprises dans sa jeunesse à Sulzburg: «toujours vêtue d’un tablier, Rosa était très gentille ; elle se contentait du rez-de-chaussée et nous donnait sa chambre pendant les vacances que je passais avec Fred, mon frère. Au-dessus habitaient les Bloch, une famille pieuse.
Avec eux, nous fréquentions la belle synagogue de Sulzburg le vendredi soir »
Mon grand-père fut enrôlé dans l’armée allemande comme tous les alsaciens qui n’avaient pu s’évader ; d’abord incorporé en 1912 pour le service actif de deux ans puis mobilisé en 1914 pour 4 ans de guerre : une catastrophe que ces 6 ans sous les armes .Il vécut l’enfer de Verdun, la Marne, Craonne, la Baltique et la Russie.
En 1916 il épousa Bella Levi, ma grand-mère, pendant une période de permission.
La fabrique de chaussures qu’il représentait avant guerre, Peter Kaiser versa une pension au couple pendant la guerre 14-18. Plus tard, en 1918, grand-père reprit la représentation de Peter Kaiser.
En 1918, Albert fut réintégré français mais choisit pourtant de s ‘établir avec sa jeune épouse Bella, auprès de la belle-famille à Francfort.
IL y ouvrit un commerce de chaussures en gros avec deux associés qualifiés, Messieurs Mannassé et Aufhäuser.
2. La famille de ma grand-mère maternelle Bella à Hechingen et Francfort avant et après 14-18
Mathilde Levi, née Loeb, mon autre arrière-grand-mère maternelle est née le 17 octobre 1857, à Hechingen, haut lieu de villégiature de la famille impériale des Hohenzollern. Mathilde était l’épouse du boucher Joseph Levi .
Plus tard, Mathilde et Joseph habitèrent à Francfort, Obermainstrasse avec leurs deux enfants Flora et Bellac ma grand -mère qui épousa Albert Lazarus.
A cette même adresse, naquit la génération suivante : d’abord mon oncle Fred en 1919 puis Marguerite ma maman, en 1923. Fred et Marguerite revinrent souvent à Francfort chez leur grand-mère Mathilde alors qu’ils habitaient Sarrebruck.
Mathilde avait six frères et sœurs, dont l’oncle Robert qui vivait avec elle à Francfort (son mari était décédé en 1917). L’oncle Robert était légèrement attardé et vivait un peu retiré. Il aimait jouer avec ma mère et mon oncle, qui se rappelle les « hope hope Reiter » sur ses genoux ainsi que leurs promenades dans le quartier Obermainstrasse; il n’était ni idiot, ni fou.
Il y avait aussi l’oncle Henry, Dady qui partit s’établir avec sa femme à Chicago et qui envoyait régulièrement des photos de leur fille Rosalie depuis Chicago, San Diego et le Nouveau Mexique. A l’occasion du mariage de mes grands-parents en 1916, l’oncle Henry de Chicago avait envoyé une dot en dollar. Bras dessus, bras dessous, le couple Lazarus déposa la somme en Suisse après l’avoir scrupuleusement changée en deutsche mark !! Quelques mois plus tard, la monnaie allemande fut victime d’une inflation folle. Les habitants étaient désemparés. Il n’y avait plus de quoi s’acheter un paquet de cigares…la dot en D.M. s’était envolée.
Il me faut aussi introduire ici la sœur de ma grand-mère, Flora Levi , née comme elle, à Hechingen. Flora fut exterminée à Auschwitz en 1943. Elle avait épousé Emile Mayer, né à Kaiserlautern le 23 octobre 1847.
Emile Mayer était le représentant général d’une des plus importantes fabriques de cigarillos : Kessing & Tiele in Minden (K&T) installée en Westphalie C’était un travailleur hors pair. Emile et Flora s’établirent à Francfort au 33 Uhlandstrasse.
3. Sarrebruck de 1923 à 1933
Au début des années 20, Albert, mon grand-père planta des jalons en Sarre. En tant que Français réintégré, il pressentait un avenir prometteur à la Sarre, désormais devenue française. Il fonda à Sarrebruck avec un associé, monsieur Alexander, une nouvelle entreprise de chaussures, la « Schuhe Union Gmbh « . La famille Lazarus vint s’installer en Sarre en 1923.
A l’époque, dans les années 1925-1930, socialistes et hitlériens s’opposaient déjà. Grand-père amenait parfois Fred, son fils dans les réunions socialistes, au grand stade.
Après le Traité de Versailles, un préfet français gouverna la Sarre ; l’autogestion fut confiée à des « Landjäger » Les Français possédaient une carte d’identité spéciale en tant que ressortissant français habitant le territoire de la Sarre. Bella, ma grand-mère eut des problèmes administratifs au moment où sa mère Mathilde, de nationalité allemande, les rejoignit plus tard à Forbach. La gendarmerie française vint enquêter. Le problème fut heureusement résolu, car grand-mère était bien devenue française par son mariage avec grand-père.
Au referendum de 1935, sous la pression nazie, les Sarrois votèrent pour le rattachement à l’Allemagne à plus de 90%.
La Schuh-Union GMBH créée par mon grand-père prospérait bien grâce à la bonne entente entre mon grand-père, son associé Alexander et Mme Katzenstein la comptable. Ils employaient 5 personnes dont messieurs Bodeheimer et Knecht ainsi que 4 représentants. Grand-père voyageait pour son travail. La Schuhe Union s’installa d’abord Eisenbahnstrae ; plus tard, elle s’agrandit sur la Bahnhofstrae.
Mes grands-parents habitèrent successivement plusieurs endroits de Sarrebruck: Dellegartenstraße, puis Bruchwiesenstraße et enfin un magnifique appartement qui donnait sur deux rues, loué Lessingstrae, au coin de la Grafs-Johanstrae : un des meilleurs quartiers dans un environnement à villas.
Trois familles juives y habitaient, dont une famille Israël. Au dernier étage, habitaient des nazis, futures chemises brunes hitlériennes.
Marguerite, ma maman fréquenta l’école primaire, la Nauwiesenschule avec son amie Ruth Baum (futur madame Herman)
Puis, elle partit à la Hochtochterschule, malgré un examen fort difficile.
Elle allait, une ou deux après-midi par semaine à la Religionschule tenue par un rabbin et un hazan.
A son père qui expliquait fièrement qu’ils étaient français, elle répondait de se taire.
Fred resta au Reform Regional Gymnasium de la sixième jusqu’à la quatrième. Chaque année, il fallait lui acheter une casquette règlementaire d’une teinte différente. Il fréquenta aussi le cours de religion avec une certaine Hella, qui était la sœur de Ruth.
Plus tard, alors qu’il avait 14 ans, son père l’inscrivit au collège français. Il y fut malheureux. Ses compositions étaient difficiles. Il passa un mois à Nancy pour apprendre le français dans une famille juive française. C’est l’époque où il rencontra Hans Oberndorf qui émigra en 1936 en Israël.
Fred passa quelques mois à l’école de commerce Fisch, une école privée, très professionnelle pour apprendre à écrire en sténo, taper à la machine et s’initier à la comptabilité. Cette école lui a beaucoup apporté. Ensuite, son père le fit rentrer successivement dans deux fabriques de chaussures : l’une à Blieskastel en Sarre, l’autre à Haguenau en Alsace. Il y apprit en tant que stagiaire le commerce et la fabrication de chaussures
Dans sa tendre jeunesse, ma mère souffrait d’une santé un peu fragile. On l’envoya prendre un peu d’air frais, d’abord à Schönberg puis l’année suivante à Gstadt en Suisse.
« J’y fus malheureuse, se souvient Marguerite.
Ma maman me manquait beaucoup. Je n’avais de cesse de penser à elle et je lui avais écrit une lettre, car je ne supportais pas d’être avec d’autres gens que ma maman.
Notre ami Ludwig Rhein vint me rechercher ; c’était le marieur de grand-mère et grand-père ; il partit plus tard à Little Rock en Arkansas »
A Sarrebruck, la famille avait beaucoup d’amis.
En janvier 1933 ! .Fred fit une belle barrmitzvah. Il lut dans la Thora devant la famille et les amis réunis.
Les Lazarus allaient en vacances en Forêt Noire dans deux bons hôtels de Freundentadt au Rappen, au Waldeck.
Autour de la jeunesse de ma mère, la famille vivait en parfaite solidarité.
Flora Mayer, la sœur de ma grand-mère, était restée à Francfort avec son mari Emile et leurs trois enfants Liesel, Hilde et Rudi.
Elle faisait pression pour que Rudi et le futur mari de Hilde, James Levin soient engagés par Schuh-Union.
C’est ainsi que mon grand-père apprit le métier de la chaussure au jeune Rudi Mayer ; il lui offrit ensuite la prospection de l’Alsace Lorraine.
Il fit de même avec le jeune James Levin, qu’il envoya prospecter dans la région parisienne, puis sur la Côte d’Azur. James, bel homme et bon vendeur pratiquaient de bonnes affaires, mais il malmenait Hilde. Il demandait aussitôt une vente accomplie des avances d’argent pour mener la grande vie.
Grand-père, quant à lui, voyagea dans le Nord Pas de Calais et dans le Lyonnais pour Shuhe Union.
Hilde, eu une vie agitée. Elle avait été engagée par « Fers et Métaux » de M. Schwartz, avec qui elle avait des relations sentimentales. Pourtant, il était marié. « Oncle Albert » s’en mêla et demanda à M. Schwartz de laisser Hilde tranquille, ce qu’il ne fit pas.
Très élégante, elle prit souvent Fred comme chaperon. Grâce à cet alibi, elle fréquenta ses « amis » au « Café Falck » ou à la piscine.
Elle élevait souvent la voix.
Finalement, Hilde connut un « Hochstapler » de Berlin : un bel homme que ce James Levin ! Vendeur de tapis, il devint vite son amoureux… il la laissa tomber plusieurs fois, puis ils se marièrent
Le couple Hilde-James habita à Paris, puis sur la Côte d’Azur ; il mena la grande vie.
Hilde appela parfois grand-père au secours « Que puis-je faire Oncle Albert ? » car il l’aurait battue et…. Était-ce vrai ?
Ces deux malheureux furent arrêtés par les Allemands en 1944 et envoyés à Auschwitz dans un des derniers convois. Seule Hilde revint de l’enfer, mais la malheureuse avait enduré des expériences médicales et subi des sévices graves.
Elle vécut seule à Toulon puis à Nice. Lorsque j’eus 17 ans, c’est elle qui me fit découvrir Juan les Pins et ses « hors d’œuvres à gogos »
Liesel, au contraire de sa sœur Hilde avec laquelle elle ne s’entendait pas, était douce et timide. Elle fut la secrétaire sténodactylo de son père Emile Mayer, représentant général des cigares « Kissing und Tiel in Minde »
Liesel se maria plus difficilement. Emile Mayer, son père avait fait connaissance d’une famille Strau (à demi juive) de Würtzburg et Liesel épousa Erwin Strau, le fils avec lequel Emile s’associa dans le commerce des cigares
Les Mayer et les Strau partirent au moment de la guerre vers la Hollande, mais un passeur leur vola tout leur argent. Ils furent ruinés. Emile Mayer put fuir vers Londres( où il décéda le 7 juillet 1943)
Flora, son épouse, la sœur de ma grand-mère fut raflée par les Allemands en Hollande. Elle mourut à Auschwitz le 12 mai 1943.
Liesel et Erwin, convertis au catholicisme, vécurent par la suite à Roermond en Hollande. Après guerre et une courte période de désaccord, ils vinrent régulièrement aux barmitsvoth, mariages et enterrements. Nous leur rendîmes visite dans leur petite maisonnette du sud de la Hollande à Roermond entre Liège et
Maastricht. Ils vivaient heureux et supportaient l’Ajax d’Amsterdam !
Rudi, le frère, resté longtemps en froid avec la famille, épousa l’imposante Régina. Il fut renversé par une voiture en 1967. Leur fils, Claude Mayer avait été circoncit au moment de sa barmitsvah à Strasbourg.
4. Forbach de 1934 à 1938
En 1934, la situation commençait à devenir infernale en Allemagne avec la déferlante de l’antisémitisme.. Les Lazarus se résolurent à passer la frontière, toute proche de Sarrebruck.
Passage difficile à la douane de Stiring Wendel où ma maman dut même se déshabiller.
La famille loua une maison à Forbach au Schlosberg au dessus de la maison du docteur Léger . C’était une belle maison à deux étages, l’avant dernière maison au sommet de la colline. Le propriétaire était un mineur qui pour faire face à une situation financière difficile avait construit cette maison pour ses vieux jours
Le loyer était élevé. « Ne me tordez pas le cou » avait dit grand-père au propriétaire M. Deldeme « 500 francs c’est beaucoup », mais c’était la première fois que la famille vivait dans une villa (même si le sous-sol n’était pas terminé) Un décorateur de Sarrebruck était venu rajeunir les vieux meubles.
En haut, il y avait les chambres et la salle de bains, ainsi qu’une cuisine transformée en chambre. Au premier étage la cuisine, ainsi que le salon et la salle à manger, deux pièces de choix fermées car la famille passait la plupart de son temps dans la salle de séjour attenante.
Le vieux père du propriétaire, monsieur Kasper venait presque tous les jours avec son chien Schnuggi pour s’occuper du beau jardin fleuri.
Et quand Waldi, le chien de la famille, brûla son palais, Bella, ma grand-mère partit à Sarrebruck pour le faire soigner.
À partir de 1935, à Forbach, les Lazarus hébergèrent mes deux arrière-grands-mères, Rosa Lazarus et Mathilde Levi. Rosa se montrait fort serviable et rendait beaucoup de services à la maison.
Auparavant, Bella allait voir régulièrement Mathilde, sa mère à Francfort, en prenant le train depuis Forbach. Grand-père craignait ce déplacement et ce n’est qu’après 1935, au moment où Hitler envahit la Rhénanie que Mathilde se décida à rejoindre la famille à Forbach
C’est à ce moment que ma grand-mère a beaucoup grossi ; elle avait été opérée d’un sein, après avoir eu un abcès à la naissance de Fred.
Ce sont deux docteurs sarrebruckois, également réfugiés juifs à Forbach, les frères Dr Teiber, l’un gynéco et l’autre pédiatre, qui soignaient la famille.
Grand-père aimait beaucoup les sorties, il avait un succès incontestable dans les bals.
En quittant la Sarre et alors que beaucoup de gens avaient liquidé leurs entreprises allemandes par des faillites frauduleuses, grand-père avait payé jusqu’au dernier sou. Il était d’une intégrité exemplaire.
Il trouva des représentations de fabriques de chaussures françaises pour lesquelles il voyagea jusqu’au département du Nord. « Un jour, raconte Fred, à Haubourdin, madame Carton, une cliente, dit à grand-père ne pouvoir lui passer commande, car elle se fournissait déjà auprès des excellentes chaussures Lannoy.
Grand-père a alors bien « enregistré » les coordonnées de Lannoy sur le bon de commande que lui montrait madame Carton…et il a rapidement pris date avec monsieur Lannoy, avec lequel ça a fait tilt pour de longues années. »
Fred, quant à lui prenait le train de Forbach à Metz et ensuite par le car il prospectait, valises à la main les petites villes, de Hagondange jusqu’à Thionville. Il s’est retrouvé un jour faire à pied le trajet Conflans- Jarny … - Bouligny.
« À Forbach, j’avais une belle vie, raconte, ma mère et j’ai pleuré lorsque nous avons quitté en 1938 le Schlosberg.»
Marguerite parle d’une belle vie à Forbach. Je complète dit Fred : nous avions une belle jeunesse, à Sarrebruck et à Forbach ; nos parents étaient formidables, plein d’attention pour leurs deux jeunes. A Sarrebruck, on avait toujours une bonne à plein temps et quand Marguerite était toute petite (elle n’avait que, 3 ou 4 ans en arrivant à Sarrebruck), elle avait une nounou qui la promenait en haut de Dellengartenstraße, sur le Exerzierplatz, où je les accompagnais les après-midi libres d’école.
Mon père avait plein de soucis pour sa situation et les affaires mais nous les jeunes avons eu une jeunesse dorée. Je le souligne en honneur et souvenir de mes parents. »
Arrivée à Forbach à l’age de 10 ans, Marguerite ma mère fréquenta l’école de Madame Peteers d’abord avec les petits, puis rapidement le cours moyen mais ce fut dur. Elle prit des cours particuliers chez un directeur et à sa demande les parents la placèrent pendant 6 mois en couture chez les bonnes sœurs.
Ma mère avait beaucoup d’amis. Sa meilleure amie s’appelait Anita Levy, de la rue Nationale. Fille de marchand de bestiaux allemands, elle avait deux frères.
Il y avait aussi Madeleine Koïchen, les Lambert, les Baum (venant de Völklingen) et Gisèle Lindheimer , qui l’aidait à l’école pour la connaissance de la langue française..
Gisèle Lindheimer était sympa, mais elle jalousa ma mère lorsque cette dernière rencontra Jules, son futur mari, plus tard à Thiviers. Mon père fréquentait alors les Lindheimer et Gisèle fit tout pour l’éloigner de ma mère. Elle n’adressa d’ailleurs aucune condoléances à la mort de mon père, mais lors des 80 ans de Fanny récemment à Paris – en 2002 ! -, elle se montra fort agréable avec ma mère.
Le meilleur ami de Fred était Léo Ostrolenk. Ensemble, ils faisaient les quatre cent coups au Café Dolici, au Dancing, à la Sporthalle, et ceci, au grand dam des parents Lazarus.
Sa famille leur était inconnue. C’était un gars sympa qui avait un succès incroyable avec les filles.
Léo Ostrolenk était plus âgé que Fred, il vendait les « nouveautés » chez l’habitant (beaucoup aux Polonais) dans le « Hapsterdick »et les communes frontalières à Stirring Wendel, à la Brème d’Or.
A partir du moment où la famille dut quitter Forbach, Fred n’entendit plus parler de lui… jusqu’à ce un jour de 1944, après guerre : « Toc, toc, c’était Léo » Il revenait d’Auschwitz et demandait si la Communauté de Limoges pouvait l’aider. La famille parvint à lui à trouver un hébergement en ville.
A la fin des années 1949-50, en faisant la tournée avec son père, de passage à Völklingen en Sarre, quelle surprise pour Fred de découvrir le grand magasin « PK Kaufhaus Léo Ostrolenk » Etait-ce lui ? Ils demandèrent à une vendeuse de pouvoir le rencontrer… « Elle palabre : difficile d’approcher Herr Direktor… Le voilà, magnifique » et les deux amis tombent dans les bras l’un de l’autre
Par la suite, Fred ne le vit plus. Léo revendit « PK », épousa Madame Israël. Et de leur union naquit notre grand ami Bernard !! Le monde est petit.
Léo s’installa ensuite en Suisse et décéda encore jeune.
5. Lille de 1938 à 1940
En 1938, après l’Anchluß, alors que tout le monde pensait que la guerre allait éclater, mon grand-père ne voulut pas prendre le risque de rester trop prés de la frontière allemande. Comme il avait une partie de son travail dans le Nord, la famille émigra à Lille.
Ils louèrent un appartement sur le boulevard de la République dans une maison à étages avec petit jardin. Ma mère dormait dans la même chambre à coucher que sa vieille grand-mère Mathilde. Quant à sa gentille grand-mère Rosa, elle mourut en février 40 après une chute à la cave, dont elle ne s’était pas remise.
Avant et après les accords de Munich
Mon grand-père n’avait pas encore atteint la limite des 50 ans. Conformément à son fascicule militaire, il fut mobilisé dans les 48 heures et dut quitter femme, enfants, mère et belle-mère. La gendarmerie de Lille le dirigea sur Sarrebourg (en Moselle !) auprès des tirailleurs algériens. Que de soucis avec ce départ… pécuniairement… tout son travail risquait d’être anéanti si la situation de guerre avait perdurée.
Heureusement, après les accords Munich, dans la deuxième partie de 1938, la situation politique devint plus calme. Il revint 15 jours plus tard,tout fier, avec le képi rouge des tirailleurs algériens…
Fred et mon grand-père eurent alors un projet qui resta lettre morte. Ils souhaitaient créer en face de chez eux, une petite affaire de chaussures en gros mais les autorités se montrèrent trop lente dans l’ octroi de l’autorisation.
Les Lazarus avaient retrouvé à Lille la famille Stern ,des anciens de la Sarre.Ils habitaient une très belle demeure et possédaient un magasin « Prisunic » à Roubaix-Tourcoing où ils avaient engagé comme directeur monsieur Michel. Quand les Stern invitaient les parents, les enfants n’étaient pas conviés !
Ma mère voulut faire de la couture. - Grand-père lui trouva une place dans une maison de couture proche de chez eux, où elle fut engagée comme apprentie. – Elle travaillait dans une mansarde,
sur un tabouret – « C’était dur de rester à 15 ans assise ainsi pendant toute la journée, se souvient Marguerite. Comme j’avais mal au dos, mon père est intervenu, mais en vain.
En face, il y avait un immeuble à trois étages : l’Académie de coupe et de couture avec au rez-de-chaussée, un beau magasin de haute couture. Je voulais faire de la vraie couture, mais il fallait d’abord passer par la coupe. J’ai donc suivi un enseignement collectif de coupe à l’étage. Je me sentais très capable.
L’instructrice qui nous enseignait parlait fort ; elle tricotait sur son pupitre à la française. Je lui ai appris la manière allemande et elle en fut ravie.
Marthe Dunkel, la directrice, faisait des patrons. Après un an, je suis descendue réaliser des patrons, et ce, avec succès. Madame Dunkel m’a pris dans le magasin avec elle.
Malheureusement, la situation climatique et politique se dégrada pendant l’hiver 1939/40.Il neigeait, l’hiver était rude.
Le 10 mai 1940,ce fut le début de l’invasion allemande. Nous avons dû brusquement quitter Lille. D’un jour à l’autre, je ne suis plus revenue à l’Académie de couture. Les canons grondaient…nos affaires étaient déjà à Ault-Onival ! »
6. Ault-Onival, puis l’exode familial en 1939-40
De fin 1938 à début 1939, tout Lille avait essayé de se préparer une porte de sortie proche.
Pendant ses tournées dans la Somme, Fred avait pu trouver une location près de Saint Valéry à Ault-Onival : une maison assez neuve, qu’une jeune propriétaire a accepté de nous louer meublée.
La famille alla régulièrement en vacances à Onival, et de septembre à décembre 1939, les deux grands-mères y avaient aussi séjourné. Pendant ces premiers séjours à Onival, Fred pêchait souvent ; Marguerite adorait le voir poser ses filets à marée basse.
Mai 1940 : boom, patatras! Invasion des Allemands par la Belgique et les Ardennes, là où on ne les attendait pas. Les Anglais tenaient le Nord avec une discipline de fer, mais la Luftwaffe bombardait Lille.
La famille partit le 10 mai vers Onival, avec un minimum d’affaires sur la voiture : une couverture et deux duvets.
La panne devant le commissariat d’Arras demeure dans les mémoires. Avec la grand-mère allemande dans la voiture ; ce n’était pas évident : ils réparèrent avec difficulté et repartirent à Ault Onival pour à peine deux semaines.
Le « vagabondage » vers Limoges
Les Lazarus ne restèrent pas longtemps à Ault-Onival, car les Allemands étaient tout proches.
Ils partirent d’abord vers Montfaucon dans l’ouest de la France. Ils séjournèrent là bas pendant trois semaines auprès d’un fabricant de chaussures. Ils logeaient dans un « deux pièces/ cuisine » . A l’arrière coulait un ruisseau. Deux gars rodaient et leur faisaient peur . La dernière nuit ma mère dormit dans un fauteuil… à cause d’un cafard. Dans cette atmosphère pesante, la famille repartit rapidement.
À un croisement de route, il fallut choisir à gauche ou à droite. Ils partirent à droite vers Limoges, sachant sans doute que des connaissances étaient déjà installées là-bas dans la Haute Vienne.
Après un long périple en voiture, ils arrivèrent à Limoges mais sans Fred, resté dans le Nord. Paula Stern était à sa fenêtre. Elle ne leur offrit même pas un verre d’eau.
7. L’exode de Fred en 1940
Monsieur Lannoy avait fermé provisoirement son usine de chaussures le 10 mai 40. Il était parti avec sa famille à Onival, mais il eut des scrupules, car il n’avait pas encore payé ses ouvriers. Il demanda à Fred de le ramener à Lille pour payer ses employés.
Fred conduisit la « Viva grand sport », car monsieur Lannoy, blessé de guerre, ne pouvait pas prendre le volant. Ce fut une aventure, car la Somme était déjà occupée par les Allemands, et Lille était bombardée.
L’étape de Fred à la tuilerie de Halinghen
Dans la voiture avaient pris place madame Palmyre, une cousine, et une dame de la préfecture du Nord, madame Vanhoven.
Le parcours fut difficile, sous les projectiles de la Luftwaffe et de la RAF.
Monsieur Lannoy possédait une tuilerie à Halinghen, dans le Pas-de-Calais, près de Montreuil. Ils s’y arrêtèrent un soir.
Deux jours plus tard, un spectacle dantesque survint : l’arrivée de la Panzerdivision Guderian avec tout son état major. C’était gigantesque. Fred y vécut une des plus grandes émotions de sa vie à la vue de ces hommes en noir avec des têtes de morts sur leurs képis et leurs uniformes. Les Allemands qui se préparaient pour l’attaque sur Boulogne dormirent dans les pièces principales rejetant leurs « hôtes » dans les écuries.
Le lendemain, le général allemand, ayant appris que monsieur Lannoy était un blessé de la première guerre mondiale, le fit appeler pour un court dialogue de courtoisie. Fred fit un effort d’interprétation sous l’œil suspicieux d’un ss. Guderian aurait eu une grande considération pour l’ancien prisonnier de guerre en Allemagne qu’avait été monsieur Lannoy.
Après être restés quelque temps à Halinghen,Fred et monsieur Lannoy repartirent mais à l’approche de Lille, ils furent stoppés par la Feldgendarmerie ; leur voiture fut réquisitionnée. Les soldats les reconduisirent certes jusqu’à leur domicile, mais sitôt arrivés, la voiture fut vraiment saisie par les Allemands.
Six mois en zone rouge pour Fred : de mai 1940 à fin 1940
« Pendant cette période à Lille, nous raconte Fred, monsieur Lannoy m’a beaucoup aidé. J’ai remplacé plusieurs personnes dans l’usine tout en continuant mes tournées. Je plaçais mes premières économies en achetant quelques pièces.
J’avais un beau vélo que j’avais acheté à un passeur. Il y avait beaucoup de fraudeurs belges.
Au bout de six mois, la vie était devenue fort difficile, car les discriminations commençaient contre les Juifs : port de l’étoile jaune et arrestations.
Je savais mes parents et ma famille à Limoges, car j’avais reçu de leurs nouvelles par les cartes interzones et via du courrier que j’envoyais à travers les agents des chemins de fer.
Monsieur Lannoy me procura une vraie carte d’identité grâce à la dame de la préfecture, que nous avions véhiculée de Ault-Onival à Lille quelques mois plus tôt, la fameuse madame Vanhoven.
Il mit à ma disposition un camion avec lequel j’ai pu transporter tous nos meubles chez les ouvriers de l’usine et chez madame Vanhoven. Nous avons récupéré la plupart de ces meubles après guerre.
Un jour, je demandais à un de mes clients à Abbeville, commune, qui se trouvait à la frontière entre la zone rouge et la zone occupée, comment passer d’abord en zone occupée pour aller ensuite en zone libre.
Habillé en ouvrier, avec une brouette, en décembre 1940 je passais le pont sur la Somme.
Je pris ensuite le train à Saint Valéry jusqu’à Paris, où l’oncle Marcel (le demi-frère de mon père) m’hébergea quelques jours.
Il me mit ensuite dans le train à destination de Montfaucon dans le Maine et Loire. Pourquoi Montfaucon ? Parce qu’il y avait là, des fabricants que je représentais. Je n’y restais que quelques jours. On m’indiqua que je pourrais essayer de passer la zone de démarcation à Poitiers. Je m’y rendais en train.
Le passage de la zone de démarcation dans la nuit du nouvel an 1940/41 fut épique. Après Poitiers, le poste frontière allemand était Fleury. J’expliquai tant bien que mal au soldat allemand de garde que je voulais aller à Chauvigny (8 à 10 kilomètres à pied) pour serrer la main à des parents et leur souhaiter la bonne année.
Mon cœur battit fort ensuite au vu des soldats français à qui je racontais comment j’avais réussi à m’échapper de la zone occupée.
Ils m’indiquèrent comment me rendre à Limoges.
Arrivée à Chauvigny en zone libre, je dus attendre un bus et en 2 heures, j’étais à Limoges via Bellac. Je débarquais l’après-midi : je fus fêté par toute la famille et, notamment, par notre chien Waldi.
Quelques semaines plus tard, je dus me présenter à la caserne rue François Chenieux et fut mobilisé aux Chantiers de Jeunesse à Lapleau en Corrèze! »
Je dois donner ici quelques explications sur la situation militaire de grand-père et Fred
Grand-père avait donc fait la guerre 14-18.
En 1938, étant encore dans les classes actives, il fut mobilisé dans cette atmosphère belliqueuse qui prévalait alors. Il fut incorporé comme tirailleur dans une caserne de l’Est de la France, alors qu’il venait d’aménager avec sa famille à Lille !
Après Munich, fin 38, il a été renvoyé dans ses pénates à Lille avec son képi rouge.
A partir de 1939, passé 50 ans, il n’était plus mobilisable.
Fred, né en 1919 appartenait à la classe 39. Or, il y avait deux contingents semestriels.
Le premier contingent fut appelé début 39, mais comme la drôle de guerre se perpétuait, il y avait trop de soldats. Le deuxième contingent fut donc scindé en deux et Fred eut la chance d’être dans la deuxième partie non mobilisée.
Néanmoins, à Limoges dès son arrivée en 1941, il dut faire trois mois de chantiers de jeunesse, près de Laplan en Corrèze. Il resta quelques mois à la caserne de Brive puis fut renvoyé et démobilisé.
En 1943-44, sa classe ayant été appelée dans le service du travail obligatoire (STO), Il fut versé dans l’usine d’aviation Gnome et Rhône qui faisait de la réparation pour les Allemands jusqu’à ce que les Landcasters anglais bombardent l’usine.
Ensuite, il fut placé dans le STO pour écorcer le bois à la vapeur, afin de récupérer le tanin.
À la Libération, réincorporé pour finir son temps militaire, il dut balayer la caserne de la visitation à Brive, jusqu’à sa démobilisation !
8. Limoges de 1940 à 1943, dans la tourmente en attendant la tempête
A l’arrivée des Lazarus à Limoges, la famille Stern leur avait conseillé brutalement d’aller voir les Michel, qui habitaient une maison avenue Ernest Rubin. C’était une jolie villa dans laquelle demeuraient au rez de chaussée madame et monsieur Michel ,la grand-mère et leur fille Hilde (la grande copine de ma mère qu’elle avait connue à Lille).
Au premier étage habitait le couple Kahn. Le jeune homme était le fils du mari de leur amie Gretel . Le couple Kahn vivait au premier étage. Ils avaient un enfant : Claude Kahn, seul survivant de la famille, aujourd’hui en Israël
Bien accueillis par la famille Michel, les Lazarus occupèrent le troisième étage, sous le toit. C’était très dur.
Certes, la cuisine se pratiquait de façon solidaire et les Michel furent aimables et très corrects, mais grand-père ne supportait plus cette proximité. Ma mère - qui n’avait que 17 ans - se mis à chercher un appartement indépendant pour la famille.
Boulevard Gambetta
Marguerite trouva cet appartement chez un architecte, monsieur Pomaret, qui habitait boulevard Gambetta, face aux Stern. Sa femme avait quitté les lieux pour aller habiter un peu à l’extérieur avenue de Naugeat et les Lazarus ont donc sous-loué ce logis lugubre. Il y avait une salle à manger très sombre et une chambre à coucher unique qui possédait une seule fenêtre.
Un grand porche menait à l’appartement. Il y avait une petite entrée, à gauche la cuisine, au milieu la salle à manger et enfin la chambre qui jouxtait le bureau de l’architecte.
Ma mère dormait dans cette chambre avec la grand-mère tandis que ses parents dormaient dans la salle à manger.
Dans la cuisine, il y avait un grillage élevé pour que les gens ne puissent pas pénétrer pas en venant de la cour.
C’était moche, mais tous étaient satisfaits d’avoir pu quitter la maison des Michel. Les amis de la Sarre et de l’Alsace se sont retrouvés régulièrement « dans ce chez eux », où ma mère était bouffée par les puces !
Nombreux sont le Sarrois qui ont pu se cacher rue Gambetta, en passant la nuit assis sur une chaise, dans la cuisine des Lazarus.
Quant aux Michel, du fait de la nationalité allemande de monsieur Michel ils ne purent rester longtemps dans la petite villa de l’avenue Ernest Rubin. Mes grands-parents les amenèrent dans le village proche de Nexon où ils vécurent quelques temps avec leur grand-mère dans un « deux pièces » minable.
Les établissements Bella
Mon grand-père s’ennuyait, il était désoeuvré au début de ces années 40. Ce n’était pas son habitude.
Monsieur Alexander, l’associé de Sarrebruck, vint lui rendre visite depuis Bellac, où il était interné comme prestataire. Il découvrit grand-père oisif et lui proposa de faire ce que lui-même avait fait dans le temps à Dimeringen avec une vingtaine de mécanicienne, à savoir : un atelier de sacs.
Il montra à la famille Lazarus comment se pratiquait le collage des déchets de cuir sur des patronages, manière de faire à laquelle ma mère avait d’ailleurs été initiée.
Parfois, la présence d’Alexander ennuyait grand-père et la famille fut victime des fameuses « Alexandernacht ». Pauvre monsieur Alexander, qui fut déporté par la suite.
Dans un premier temps, au cinquième étage de la rue Gambetta, un atelier fut installé pour couper et coller le cuir destiné à faire des sacs à provisions. Cette activité déplut aux gens du quatrième étage qui empêchèrent sa poursuite.
Ma mère ,qui coupait le cuir l’après-midi trouva avec Fred un véritable atelier près de la cathédrale, rue de la Cordonnerie. Là-bas, ils purent réaliser du « vrai couper coller » sur la forme. Ensuite, la marchandise était transportée pour être piquée et cousue chez des ouvrières à domicile qui possédaient leur propre machine à coudre.
C’est à ce moment que les Lazarus firent la connaissance de madame Heyraud, excellente mécanicienne qui possédait une machine pour coudre les tiges.
Il faut savoir en effet qu’à Limoges, l’industrie de la chaussure sous-traitait beaucoup chez l’habitant. Et c’est grâce à ces machines à coudre installées au domicile des mécaniciennes que mes grands -parents maternels parvinrent à fabriquer ces fameux sacs à provisions Bella qui eurent un franc succès.
Ma mère fréquenta l’ORT pour sa formation professionnelle. C’était un organisme juif de formation qui s’avéra fort utile pour les réfugiés. Elle s’y rendit, avec sa copine Hilde pour apprendre la couture. Hilde, ma mère et ses autres amies les sœurs Orez devaient également apprendre le calcul et l’écriture, ce qui les réjouissait moins !
Fin 1941, le Ministère des Affaires Juives exigea la présence d’un administrateur de l’Etat pour les entreprises dirigées par les juifs. La famille Lazarus devait faire le choix douloureux entre accepter la tutelle ou arrêter la fabrication. La fabrication cessa.
9. Limoges en temps de guerre
Limoges fut un centre juif important au Moyen Age et Rabbi Joseph Tob Elem était un des maîtres les plus connus au 11ème siècle. Depuis lors, la communauté de Limoges avait disparu. Mais après la grande guerre, quelques familles séfarades de Grèce et de Turquie s’ établirent dans la ville, sans cependant former une communauté véritable.
En 1939, une dizaine de familles juives habitaient Limoges. Ces familles n’avaient formé aucune organisation et, à la veille de la guerre, on ne relève à Limoges aucune trace d’activité communautaire. Seuls subsistaient dans les noms de lieux ou de rues quelques vestiges qui attestaient la présence de Juifs au Moyen Âge.
La France avait évacué la population civile de Strasbourg dès le déclenchement de la guerre en 3 septembre 1939. La Haute-Vienne et la Dordogne avaient alors accueilli le gros de la population des évacués.
Après la débâcle, l'exode et l'Armistice en juin 1940, presque toute la population regagna Strasbourg, annexée au IIIe Reich. Ne restèrent dans les départements d'accueil, principalement à Limoges et à Périgueux, que les juifs, passant de la condition d'évacués à celle de réfugiés.
C’est à Limoges, soudain envahie par des centaines de familles d’Alsace et de réfugiés juifs d’autres régions, que vint habiter à 37 ans ,Abraham Deutsch, jeune rabbin de Bischheim.
Il y trouva quelques familles de réfugiés d’Alsace que la capitale limousine avait attirés, par ses institutions de grande ville, l’existence de larges possibilités de logement et l’éloignement de la zone de guerre. Ce groupe forma le noyau d’une communauté rue Manigne dans les locaux d’une ancienne imprimerie.
Elle s’intitula "Communauté de Strasbourg Limoges" , constituant ainsi un véritable amalgame de Turcs, d’Alsaciens, de Polonais, d’Allemands, qui s’efforcèrent pour la plupart de vivre en bonne harmonie
L’office unique posait cependant des problèmes en raison des nuances dans la piété qui pouvaient séparer les uns des autres et aussi des origines différentes des membres de cette communauté.
Les fidèles qui représentaient la tendance plus orthodoxe demeurèrent dans le local de la rue Manigne, cependant que les Juifs plus libéraux, majoritaires, émigrèrent dans les premiers mois de 1940, rue Cruveilhier dans un local nouveau assez spacieux pour contenir 200 à 250 personnes.
Cette communauté de Limoges, où l’exode de 1940 a jeté des centaines de familles, passait aux yeux des réfugiés pour une communauté bourgeoise et, en tous cas, pour l’une des très rares collectivités juives véritablement organisées
Autour de Limoges, se forment plus tard des Communautés satellites dont les unes, comme Saint-Jouvent, Saint-Junien et Bellac comptent des membres libres et dont les autres, comme Eymoutiers, La Braconne et aussi Bellac, sont formées par des Juifs astreints à résidence et soumis au travail forcé.
En juin 1940, alors que l’armée allemande se trouvait à 30 km de Limoges, les Juifs apprirent que le gouvernement avait demandé l’armistice, ce qui évitait l’occupation de la ville.
Mais depuis 1940 jusqu’à l’automne de 1944, l’histoire de la communauté de Limoges se confondit en grande partie avec l’histoire des persécutions que ses membres durent endurer.
Ce furent d’abord les juifs étrangers qui subirent la rigueur du gouvernement de la France. Le 27 août 1942 commença une grande persécution qui frappa tous les Juifs étrangers venus en France après 1936. La police de Vichy les arrêta pour les interner au camp de Nexon : des scènes déchirantes se déroulèrent.
Heureusement, des amitiés jouèrent en faveur des juifs désignés pour être les premières victimes des persécutions. L’avant-veille du 27 août, le président de la Croix-Rouge avait laissé prévoir au Rabbin Deutsch l’arrestation de 800 personnes. Immédiatement, celui-ci envoya des jeunes à travers la ville, chez les familles menacées, pour les prévenir de l’imminence des rafles. Beaucoup ont pu fuir à temps
Cette période de la terreur vichyssoise s’acheva en novembre 1942. Le 8 novembre, alors que les membres de la Communauté conduisaient à sa dernière demeure madame Camille Meyer, les avions à croix gammée survolèrent Limoges, jetant une pluie de tracts qui annonçaient l’occupation par l’armée allemande de la zone dite "libre". Désormais une grande peur nouvelle s’abattit sur les juifs.
Itinéraire 10-14.
10. L’étape de Thiviers en Dordogne
Limoges était devenue une ville dangereuse. Des officiers allemands y circulaient déjà dés 1942.
Les Lazarus se dirent qu’il fallait mettre la grand-mère Mathilde à l’abri car elle ne parlait pas le français. Elle fut placée dans un home de réfugiés strasbourgeois, à Thiviers en Dordogne; les Allemands ne pénétrèrent jamais dans le home.
Lorsque débuta la seconde guerre mondiale, la Dordogne, où ne vivait alors qu'une dizaine de familles juives, devint comme la Haute Vienne terre d'accueil ou de passage pour des dizaines de milliers de réfugiés. Elle fut désignée pour recevoir ceux que l'on appelait les "repliés" du Bas-Rhin et de Strasbourg, parmi lesquels beaucoup étaient issus de l'importante communauté juive de Strasbourg. Ils tentèrent de s'adapter à ce nouvel environnement et de se structurer autour de certaines institutions ou personnalités israélites.
Ainsi, l’hôpital Elisa et la clinique Adassa de Strasbourg furent implantés respectivement à Sarlat et aux Eyzies avant d'être tous les deux rassemblés à Thiviers. C’est dans ces conditions que l’arrière-grand-mère Mathilde séjourna dans le home de Thiviers.
La rencontre : Marguerite raconte :
« Toutes les semaines, nous prenions le train ma mère, mon père et moi pour aller voir ma grand-mère à Thiviers, à environ 70 kilomètres de Limoges C’était une expédition
Le samedi après-midi, je me promenais souvent dans le village avec mon père.
Nous avons rencontré un vieux monsieur en haut du village, Aaron Haber : il cassait des noix devant sa maison, rue de Ton. Il nous a parlé de ses trois fils : Manfred, Jules et l’aîné Eugène parti en Amérique.
Un peu plus tard, dans l’après-midi, nous avons croisé un jeune homme qui s’est retourné... moi aussi. Nous nous sommes retournés deux fois. Il allait chez les Lintheimer.
Le soir dans notre hôtel « Galvagnon », en face de la gare, nous avons retrouvé ce jeune homme. Il joua aux cartes avec mon père.
Il n’était pas mal ! Mon père me dit : « Tu le veux, tu l’auras », c’était Jules Haber.
Jules et moi, nous nous sommes retrouvés le lendemain sur le quai de la gare ; nous partions vers Limoges. Il partait aussi « voyager » vers Limoges. Bella, ma maman lui dit qu’il pouvait venir nous voir. Jules est effectivement revenu nous voir. »
Jules habitait avec son père Aaron, sa tante Emilie, son frère Manfred et Alice dans une vieille maison rue de Ton, à Thiviers. La tante Emilie dormait dans la cuisine derrière un rideau.
Jules était recherché par la gendarmerie française. Il eut tout juste le temps de se camoufler dans le lit d’un mort. Puis se furent les fermiers de Eyzerac, madame et monsieur Archer qui le cachèrent après un transport en charrette.
En Dordogne, partagée par la ligne de démarcation, des rafles furent menées dès le mois de juillet 1942, puis en octobre 1942, puis en février 1943 par l'administration française, en collaboration avec les autorités d'occupation. Ces dernières, assistées par différents mouvements favorables à la collaboration (milice, PPF, etc.), poursuivirent ces rafles jusqu'à la fin de la guerre. Le passage de la division allemande Brehmer, en mars avril 1944, venue pour réprimer la Résistance et terroriser la population qui la soutenait, se caractérise par des pratiques systématiques de recherche, d'exécution et de déportation des juifs. La Bachellerie, Azerat, Sainte-Orse, Tourtoirac, Excideuil, Brantôme, Saint-Pancrace, Champagnac-de-Belair sont quelques-unes des communes qui composent cette mosaïque du malheur.
La gendarmerie menaçait le vieux père Aaron Haber pour qu’il dénonce le fils, mais Jules caché à la ferme dans des conditions difficiles tint bon, la famille Haber aussi.
La famille Archer, « juste parmi les justes », fut héroïque. Au gré des perquisitions des soldats allemands et de la gendarmerie française qui recherchaient les récents parachutés, Jules passa
d’une ferme à l’autre de la magnifique exploitation de la famille Archer dans cette superbe Dordogne verte, souillée par les Allemands. Le vieux grand-père Archer resta en dehors de la confidence
Les fiançailles
« Malgré les circonstances difficiles, poursuit Marguerite, on s’est revus à Thiviers, on allait au match, à la fête, on s’asseyait sur un banc et, le 15 août 1943, à ma grande surprise Jules m’a dit le matin qu’on allait se fiancer dans la soirée. Ma famille n’était pas préparée.
Résultat, Jules et moi nous nous sommes fiancés le soir : un bon repas fut donné chez son frère Manfred »
11. La famille de mon père depuis Rastatt et Strasbourg… jusqu’à Thiviers
Je n’ai pas encore réussi à rétablir autant de matériaux concernant ma famille du côté de mon père. J’ai, pourtant l’intention de raconter l’histoire des Haber que mon père m’a donné envie de mieux connaître
Mon père Jules est fils de Berthe Wertheimer et de Aaron Haber.
La famille de ma grand-mère paternelle Berthe Wertheimer était originaire de Nonnenweier. Le cousin Jules Wertheimer, issu de germain de mon père, raconte que l’un de ses ancêtres, Moses Wertheimer, avait trouvé la mort noyé dans le Rhin. L’accident eut lieu en 1814, alors que Moses Wertheimer conduisait des trains de bois flottants de la Forêt Noire jusqu’en Hollande.
Une partie de la famille Wertheimer s’était installée en Alsace ; des ancêtres directs s’étaient d’abord installés à Muggensturm et de là à Rastatt.
Mon père Jules Haber est donc né à Rastatt le 21 décembre 1912, soit 2 ans avant la guerre de 1914.
Il avait 2 frères, ses aînés de plus de 10 ans, Eugène et Manfred. C’est surtout sa grand-mère, Babette, qui l’a élevé et promené dans la poussette, peut être à cause de la grande différence d’age avec ces frères.
Ses parents louèrent 2 pièces de leur maison à des officiers allemands pendant la première guerre mondiale.
Son père Aaron, tenait un dépôt de céréales, ce qui lui permit d’obtenir tout naturellement une exemption de mobilisation pendant la guerre.
Après la guerre 14-18, ses grands frères ont commercé dans les céréales avec des fortunes diverses et ce, jusqu’à l’époque de l’hyper inflation.
L’époque était prospère et mon père eut sans doute une première jeunesse plus facile que celle de ma mère.
Jules fut scolarisé à Rastatt à l’école élémentaire, puis au collège et au lycée. Il passa son diplôme de fin d’études secondaires en 1930.
Il vivait, comme toute la famille en bonne harmonie avec la population locale, mélange de chrétiens et de juifs. Il entretenait des rapports amicaux avec ses condisciples grâce au sport et beaucoup d’autres activités communes, dont de nombreuses sorties. Les conflits étaient rares ; bien sûr, il y avait quelques voyous pour tourmenter les jeunes juifs, dès les années 20, mais c’était une exception. Les familles juives se connaissaient bien dans cette petite communauté de Rastatt et elles étaient bien intégrées.
Le grand frère Eugène épousa Emma Haber qui bien que portant le même nom, n’était pas de la même famille. Emma était originaire de Karlsruhe, grande ville toute proche ; leur fille Marianne naquit en 1928.
La petite vie tranquille n’a pas duré.
Dès 1933, les lois anti-juives commencèrent à peser sur les familles. Fanny, la future épouse de Jules Wertheimer raconte, par exemple, que certains personnages s’étaient introduits chez eux de force à Rastatt, avaient cassé la porte d’entrée et souillé le mobilier. Il s’agissait déjà de véritables attaques antisémites. A l’école aussi, des incidents pénibles avaient eu lieu; des enfants crachaient sur elle et la traitaient de sale juive et autres choses de ce genre.
Les enseignants restaient neutres, mais nombreux étaient ceux qui déjà, avaient des tendances nazies ; c’est venu assez vite à quelques exceptions près.
Immigrés à Strasbourg
Vers 1935, la famille Haber quitta Rastatt pour l’Alsace toute proche. Les parents de mon père, ainsi que Manfred s’ installèrent à Strasbourg dans un bel appartement du Contade. Eugène ne vint qu’en 1938 ; mon père faisait la navette entre la France et l’Allemagne.
Entre-temps, les 3 frères et Aaron leur père, associés à monsieur Meiser, avaient créé une entreprise de distribution d’huile et de lubrifiants pour voitures : une affaire très florissante. Ils vendaient dans toute l’Allemagne.
Mon père m’a raconté un jour, qu’il s’est trouvé en 36 avec un copain en voiture devant le camp d’internement de Dachau ; son copain lui dit de cacher son visage et son grand nez pour ne pas risquer d’être arrêté.
En 1937, l’antisémitisme avait contaminé toutes les professions et mon père vint rejoindre définitivement ses parents à Strasbourg.
A partir de 1938, la famille Haber, qui était allemande essaya d’avoir une position de repli dans une région non frontalière. C’était la dangereuse période de l’Anchluß. Ils trouvèrent une maison à St Dié dans les Vosges.
Manfred épousa à ce moment là une Française originaire de Forbach, Alice Kahn.
Peu avant la déclaration de guerre en septembre 39, la famille Haber partit à St Dié avec le risque d’être arrêtée comme « ennemis étrangers »puisque tous encore allemands !
Par un singulier paradoxe, les premiers juifs qui souffrirent de mesures graves prises contre eux, furent poursuivis par le gouvernement légitime et libéral de la IIIe République. Ce sont les juifs allemands et autrichiens qui furent internés comme ressortissants "ennemis", par une amère ironie du sort.
Mon père fut effectivement arrêté, suite à une dénonciation alors qu’il dormait dans une mansarde au-dessus d’un restaurant. Après un passage administratif à Chaumont en Haute Marne, lui et son frère Manfred furent internés dans un camp à Langres où ils ramassèrent du bois avec quelques milliers d’autres juifs soit disant étrangers ennemis, tous allemands ou autrichiens.
Des personnalités juives intervinrent en leur faveur, parvenant à convaincre les autorités françaises que ces malheureux réfugiés n’avait rien de commun, malgré leur nationalité, avec le reich hitlérien. La plupart furent libérés vers le 10 juin alors que l’armée allemande préparait son entrée à Paris.
Auparavant certains avaient pu se libérer à condition soit de s’enrôler dans la légion étrangère, soit d’accepter de devenir prestataires, c’est-à-dire faire un travail civil en étant rattaché à un camp.
Manfred choisit d’être prestataire et mon père accepta de s’enrôler dans la Légion étrangère, ce qui signifiait un engagement de 5 ans.
Jules Haber, mon père, fut enrôlé à Sathonay près de Lyon. Il tomba rapidement malade et de ce fait envoyé à l’hôpital Dechelette. Il eut 15 jours de permission en décembre 39, ce qui lui permit de rejoindre ses parents, réfugiés à Thiviers en Dordogne.
Quelques jours avant la déclaration de la guerre en 1939, la ville de Strasbourg avait été évacuée et sa population répartie entre trois départements du centre de la France. La Dordogne accueillit de nombreux réfugiés dont mes grands-parents paternels
La famille Haber avait, suivi le cours des réfugiés alsaciens, d’abord à Bergerac, puis à Thiviers, car il y avait trop d’armements à Bergerac.
C’est la dernière fois, pendant cette permission, que mon père vit sa maman, Berthe. Toujours très angoissée de voir ses enfants si peu protégés dans cet environnement d’épouvante, son cœur a cédé, et Berthe Haber mourut en mai 40 à Thiviers. C’est pour moi une vraie tristesse de ne pas avoir connu ma grand-mère.
Mon père embarqua à Marseille en janvier 40 pour Sidi-bel-abbès, grand centre de rassemblement de la légion étrangère en Algérie. Puis on l’envoya en Tunisie où il fut versé dans la cavalerie, d’abord à Tunis, puis à Sousse. La Légion apprenait à manier de vieux fusils datant de la guerre 14-18.
Mon père me racontait qu’à Pessah, les juifs tunisiens l’avaient accueilli avec chaleur.
C’est en Tunisie que lui parvint par sa belle sœur Alice la triste nouvelle du décès de sa maman.
En juin 40, lorsque l’armistice fut signé entre la France et l’Allemagne, la Légion étrangère fut dissoute.
Mon père demanda un certificat d’hébergement à Alice pour pouvoir regagner Thiviers. Quelques semaines après , il retrouva à Thiviers son père, sa tante Emilie, Manfred et Alice. Son frère Eugène et sa famille, après un passage à Luxembourg avait choisi de partir pour New York.
Plus tard, mom père retrouvera à Limoges son ancien chef, le sous-officier Weiermuller qui lui avait appris à monter à cheval dans la Légion.
12. Limoges de tous les dangers en 1943-44
C’est en février 1943 que commencèrent les rafles de la Gestapo. Comme les maladies graves, elles se présentèrent avec des périodes d’extrême virulence et des temps de rémission. Des rafles importantes se déroulèrent en novembre, d’autres suivirent dans les premiers mois de 1944. C’est en avril 1944 que la terreur atteignit son comble. La plupart des juifs qui avaient échappé jusqu’alors aux nazis se cachèrent dans des conditions désastreuses ;ils ne croyaient plus devoir leur salut qu’à un miracle.
Le Rabbin Deutsch, arrêté avec le ministre officiant Schwarzfuchs le 9 novembre 1943, resta trois jours aux mains de la Gestapo qui les traite correctement. Leur libération, qui surprit tous les juifs, n’était en réalité qu’une manoeuvre pour apaiser leur inquiétude et les amener à négliger les mesures de prudence qui s’imposaient. Pourtant chaque jour qui passait apportait son lot de mauvaises nouvelles ; les rafles se multipliaient et de nombreux juifs passèrent dans la forêt la première nuit de Pessa’h 1944.
Le 8 avril 1944, le Rabbin Deutsch prononça à la synagogue de la rue Cruveilhier un sermon empreint d’une dignité tragique : il dit « n’avoir plus le courage de donner de bonnes nouvelles car, de jour en jour, l’obscurité s’épaissit et Israël, dans les temps présents, est devenu véritablement l’agneau de Dieu égorgé par les nations ».
Le 2 mai, la Milice française opéra de nombreuses arrestations qui précédèrent de nouvelles rafles allemandes. Le 2 juin, le Rabbin Deutsch fut arrêté à nouveau par la milice. Cette date marque un tournant dans la vie de la Communauté: la persécution atteignait alors son paroxysme.
Mais, dans la tourmente, depuis des années déjà, l’action juive faisait face. Par la force des choses, naquit l’Action Juive de Guerre et de Résistance. Dès 1940, un comité d’accueil, se préoccupa de recevoir les réfugiés, de créer des centres d’hébergement et d’orienter l’action juive vers la Résistance. A côté du combat armé, la Résistance juive menait une autre lutte : sauver les enfants des mains des nazis. Ce fut essentiellement la
tâche d’un groupe d’aînés des Eclaireurs Israélites de France qui payèrent de leur vie leur dévouement.
De nationalité allemande, les Michel, étaient réfugiés à Nexon, un petit village à une quinzaine de kilomètres de Limoges, au bord de la Vienne. La situation était particulièrement dangereuse, d’autant plus qu’ils avaient encore avec eux la vieille madame Michel.
Hilde, l’amie de ma mère avait été arrêtée et amenée pendant quelques semaines au camp de Gürs dans les Pyrénées. Monsieur Michel fut arrêté une première fois mais grand-père arguant de sa nationalité française put le faire sortir du camp où il était enfermé.
« Un jour, raconte Marguerite, la résistance m’a demandé si je pouvais faire le transport de la vieille madame Michel de Nexon à Limoges ; j’ai essayé.
Dans la nuit de Noël, je vins la prendre et je marchais pendant plusieurs kilomètres en direction de la gare, mais c’était très dur pour elle. À l’approche de la gare, nous entendîmes siffler le train mais de peur des Allemands qui étaient sur le quai, nous fîmes demi-tour. Ce réflexe m’a sans doute sauvé la vie ; j’avais à peine 17 ans.
Après quelque temps, monsieur Michel fut raflé malheureusement par les miliciens français. Il n’est jamais revenu
Un peu plus tard, nous avons amené Madame Michel, sa fille Hilde et la grand-mère dans un couvent à Limoges où elles restèrent un an et demi, mal nourries mais en sécurité dans l’environnement d’un joli parc. La mère supérieure était de Buenos Aires et je me souviens aussi d’une belge d’Arlon. On leur rendait visite le samedi pour leur apporter de la nourriture, jusqu’au jour où les sorties devinrent impossibles.
Un dimanche soir en rentrant de Thiviers, un copain de Fred, propriétaire du café Ganaud sur la place d’Aisne (auprès de qui Fred s’était initié à la pêche, à Eymoutiers) nous prévint que nous avions été dénoncés : « Ne rentrez plus, votre voisin le fourreur vous a donnés »
Nous sommes tout de même rentrés pour prendre le strict nécessaire et nous partîmes chez les Heyraud. Le lendemain, la milice saccagea tout notre appartement de la rue Gambetta, mitraillant les portes, jetant à bas lits et meubles. »
Cachés chez les Heyraud
Déjà quelque temps avant, Albert mon grand-père avait envoyé ma mère se cacher chez madame Heyraud leur mécanicienne. Quelle chance, dans cette situation misérable, que monsieur et madame Heyraud, « justes parmi les justes » aient accepté de recueillir les Lazarus.
Ces derniers furent hébergés derrière le garage, dans un hangar vitré dans lequel il y avait un fourneau, un lit et une commode.
Fred, quant à lui, se logea chez une dame dans le quartier.
Jules, mon père, habita d’abord avenue Ernest Rubin. Ensuite, il trouva une cache chez un menuisier en ville et, enfin, près de chez les Heyraud. Souvent, il rentrait à Thiviers en fin de semaine pour s’occuper de son père et de la tante Emilie.
Manfred, le frère de Jules, qui aurait bien voulu être engagé pour vendre des sacs de mon grand-père, était aussi en danger. Il trouva à se loger avec sa femme Alice dans une chouette pension, où ils restèrent quelque temps après la guerre.
« Avec Jules, on faisait les courses en ville, se souvient Marguerite. On mangeait ensemble.
On descendait tous les deux la rue Chincheveau mais un jour, il y eut un camion de ss qui ramassait les Juifs prés la gare. Nous étions paralysés. Jules a été arrêté, j’attendais à trois pas de là. Les Allemands ont dit : « Papieren » Jules a balbutié : « Gare arbeiten », et ils nous ont laissés partir… Un miracle, le destin de la vie, le hasard, l’énergie : Qui sait ?
Une autre fois, Jules m’avait acheté un joli sac et avait donné rendez-vous au vendeur pour le lendemain afin de le payer. Le vendeur n’est jamais venu au rendez-vous. Il avait été arrêté.
Le soir devant chez les Heyraud, il nous arrivait de rire et de parler en allemand. La « Feldgendarmerie » est passée… heureusement, ils ne se sont pas arrêtés chez nous. »
Les Heyraud commençaient à prendre peur car la situation se présentait de plus en plus dangereusement. Le voisinage était certes formidable ; les gens du quartier savaient et ils n’ont jamais dénoncé.
Toute la famille avait obtenu de fausses cartes d’identité, payées très cher, 25.000 francs.
À propos des quelques pièces d’or que possédait la famille, au moment où on craignait la déportation, ces pièces furent partagées: la moitié pour l’architecte Pomaret et l’autre moitié pour le tailleur.
Après guerre, monsieur Pomaret tira en longueur pour les restituer, prétextant qu’elles étaient enterrées dans le jardin ; il manquait une pièce de dix dollars que finalement il rendit !
La fin de la guerre approchait.
A partir d’un certain moment, plus personne n’est sorti. Au début de l’été de 1944, il n’y avait guère d’autre action possible que celle du Maquis. La majorité des Juifs valides et jouissant de leur liberté avaient rejoint ses rangs. Les combats qui précédèrent la libération de Limoges, le 23 août, firent alterner dans les coeurs l’angoisse et l’espoir pour aboutir enfin à la délivrance tant attendue
Monsieur Heyraud creusa même un abri dans le jardin, car à la fin ça bombardait de tous les cotés, vu qu’il y avait une usine d’armement à proximité.
Le dernier samedi avant le départ des Allemands en août 44, la milice française passait partout. La famille se crut perdue : Une échelle avait été préparée au fond du jardin au cas où…, mais par chance, la milice s’arrêta une maison avant celle des Heyraud.
Le jour où la milice partit, Jules et Marguerite assistèrent à sa débandade : les miliciens fuyaient par centaine sur la rue de Paris.
Les Heyraud dirent après coup que cette période avait été la plus belle de leur vie, malgré les peurs et surout fiers d’avoir sauvé tant de vies !
13. Limoges dans l’immédiat après-guerre de 1944 à 1948
À la Libération, les Lazarus bénéficièrent dans un premier temps d’un appartement réquisitionné rue de la Mauvendière, et ce, dès août 1944.
La milice avait vidé le contenu de cet appartement. Seuls restaient quelques broutilles. D’ailleurs grand-père toujours correct ne voulait rien prendre aux autres.
Toujours est-il que, les gens en général n’étaient pas contents de ces réquisitions, mais en tout état de cause, ma mère ne voulait plus revenir rue Gambetta.
Quelques mois plus tard, les grands-parents Lazarus prirent un appartement rue François Chénieux, dans un immeuble assez neuf, et ce, malgré la pénurie. Fred s’en alla chercher les meubles gardés à Lille ; madame Vanhoven de la préfecture, surprise le reçut avec un : « Ah, vous êtes revenus ! »
Ma mère voulait aller voir les femmes rasées et assister au procès des miliciens ; mais son père le lui interdit. Elle aurait souhaité que la femme du fourreur qui les avait dénoncés soit punie, mais seul le mari fut fusillé.
Son mariage raconté par Marguerite
« Le 2 décembre 1944, Jules et moi avons été mariés à la mairie de Thiviers. Le mariage religieux eut lieu à Limoges. C’est le grand rabbin Deutsch qui nous donna la bénédiction dans son appartement en face de chez nous rue Gambetta.
Pour la fête, le Hazan nous avait prêté sa salle à manger, rue du Clocher.
Ce fut un des premiers mariages de l’après-guerre: je crois qu’avant nous, il y avait eu le mariage des Hirsch.
Le voyage de noces fut éclair ; nous voulions aller en train jusqu’à Brive. Malheureusement, le train n’a pas quitté la gare de Limoges. Nous sommes restés à l’hôtel près de la gare et personne n’en a rien su !! »
Mon grand-père paternel Aaron Haber assista au mariage civil, mais ne put venir au mariage religieux.
À un certain moment, il s’était retrouvé seul à Thiviers, car la tante Emilie qui auparavant s’occupait de lui était tombée gravement malade. Amputée, elle avait été transportée là-haut sur le plateau du sanatorium de Clairevivre, où elle est enterrée.
Jules et Manfred placèrent leur père au château Le Pic, dépendance de l’hospice israélite de Limoges qui se trouvait à une dizaine de kilomètres, sur la route d’Aix. Mon grand-père y finit sa vie de manière assez heureuse, parmi ses amis..
Il vint plusieurs fois à Limoges. Il dormait alors chez mes parents dans l’ancien appartement du boulevard Gambetta, que ces derniers avaient fini par reprendre après leur mariage ! Mais Aaron préférait aller aux toilettes chez son fils Manfred ;il descendait le Boulevard pour s’y rendre avec difficulté, à l’aide de sa canne.
Avec Alice Haber, ses relations n’étaient pas trop bonnes. Il avait peur d’elle, mais il se disputait aussi avec sa sœur Emilie.
Un jour de 1948, il eut une bronchite. Jules, voulait aller le voir rapidement. Fred l’amena en voiture ; ils trouvèrent le grand-père Aaron au lit très affaibli. Mon père du sortir de la chambre quelques minutes. Fred voyant que le grand-père commençait brusquement à râler, appela du secours mais aussitôt plusieurs hommes vinrent autour du lit pour prier et dire des chants religieux. Le grand-père Aaron Haber était certes perdu, voire dans le coma mais cela ne veut pas dire qu’il n’entendait plus et cela a fortement frappé Fred. Cela se passait donc en 1948 au château Le Pic.
Ma mère n’a pas pu aller à l’enterrement au cimetière de Limoges, car elle devait prendre soin du petit Jean-Pierre, né deux ans plus tôt.
Mariée, Marguerite s’est résigné à se réinstaller Boulevard Gambetta, où tout était meublé, car il y avait une pénurie de logement .
C’est dans ces conditions que je suis né le 20 avril 1946. Ma mère raconte : « c’était le samedi juste avant Pâques ; j’avais encore du linge suspendu en haut… je suis allée à la clinique… c’était trop tôt, je suis remontée à pied à la maison, j’ai redescendu mon linge et, à 18 heures je suis retournée à la clinique…
Ce fut un accouchement très dur. Le petit Jean-Pierre n’est arrivé qu’à onze heures le lendemain avec ses 4,3 kilos. Je ne voulais plus jamais repasser par une telle épreuve.
Je restais une semaine à la clinique et après quoi on me ramena à la maison sur un brancard.
Pour la circoncision, il y eut beaucoup de monde rue Gambetta. Je devais encore garder la chambre; paraît-il que la fête fut très belle.
Notre femme de ménage Madeleine, qui avait trois enfants, m’a aidée à langer le bébé et pour tout le reste, car elle savait tout faire et je ne savais pas comment m’y prendre avec un bébé. Elle lavait les langes dans une bassine.
Pour me remettre de mes émotions, Jules m'amena quelques temps à Biarritz tandis que Jean-Pierre est resté chez mes parents avec Madeleine qui venait nous aider le matin. Nous passâmes par Barbazan où Jules me présenta aux Wertheimer
Je n’aimais vraiment pas l’appartement de la rue Gambetta. Je me souvenais des crottes de souris qui traînaient dans les lits, la vaisselle, les tasses et les placards quand on revenait le dimanche soir de Thiviers en 42.
De ce point de vue, rien n’avait changé… de sales bestioles remontaient par la canalisation dans l’évier.
Et le bruit du boulevard était infernal dès 5 heures du matin.
En 1945, je restais souvent seule car Jules voyageait ; il vendait des éponges, des étuis en cuir, des bottes de chez Furet et les sacs des établissements Bella.
Je repassais le linge dans la cuisine. Il y avait une porte qui donnait sur la cour dans laquelle Fred avait installé à l’époque un élevage de lapins.
On se promenait dans le jardin d’Orsay tout proche.
J’organisais notre premier repas de choix pour la visite de Rolf Hammel, un ami de Périgueux.
Un jour, nous avons reçu la visite d’un ami de la famille de Sarrebruck, qui lorgnait plus ou moins dans ma direction. Ce cher monsieur nous a offert des couteaux gravés « ami fidèle », ce qui déplut fortement à Jules ! »
Il y eut dès 1944 une reprise de l’activité de fabrication des sacs Bella dans l’atelier de la famille Heyraud. Les sacs se vendaient très bien.
Le plus gros client était la coopérative Michelin à Clermont.
L’activité économique repartait.
Fred et grand-père reprirent leur représentation de chaussures Lannoy, ainsi que Chupin-Pénot, Plessis, Rivet Chenau. La vente était facile dans l’atmosphère de pénurie. Chaque fabricant attribuait un contingent à vendre. En honnêtes hommes, les Lazarus, recontactèrent deux cent clients d’avant guerre, ce qui leur permit de regagner la confiance de la clientèle, confiance qui ne s’est jamais perdue par la suite.
La clientèle était jointe par circulaire. Dans les années 1947-48, les Lazarus sont allés prospecter en voiture jusqu’en Lorraine et en Sarre avec leur nouvelle Simca 5 fourgonnette. Ils avaient un fichier client qui couvrait jusqu’au Lyonnais.
Manfred vendait avec succès des médaillons et des broches de porcelaine de Limoges, expédiés en Allemagne, où il partait en train voir ses clients.
Mon père quant à lui vendait de la maroquinerie, des portefeuilles, des porte-monnaie de Gutemberg, des objets de manucure avec ciseaux de chez Samsar, auprès des maroquineries et des bimbeloteries. Il nous amenait souvent ma mère et moi dans ces petites tournées du Limousin… « Cher Limousin verdoyant… avec ces petits restos sympas qui sentaient bon le foie gras ! »
14. Limoges à la campagne, avenue de Naugeat de 1948 à 1955
En 1948, monsieur Pomaret n’avait plus la possibilité légale de nous sous-louer l’appartement rue Gambetta.
C’est ainsi que mes parents sont allés en quelque sorte « remplacer » la famille Pomaret, avenue de Naugeat, au rez-de-chaussée d’une jolie maison. Quel changement, quelle clarté, après les années sombres de la rue Gambetta, même si le confort manquait : il y avait surtout un grand jardin.
Seul point noir : la présence au-dessus de nous de la méchante propriétaire, madame Jouanneau.
Les Lazarus repartirent dans l’Est à Metz en 1949.
Je me souviens des adieux larmoyants, avenue de Naugeat ; tout le monde pleurait, notamment ma grand-mère, grande habituée des larmes !
Quelle lutte immense avait mené mon grand-père Albert Lazarus : recommencer sans cesse à zéro pour subvenir aux besoins de sa grande famille !! Toujours créer et recommencer : à Francfort, à Sarrebruck, à Forbach, à Lille, à Limoges, à Metz. Créer son énorme clientèle dans les trois quart de la France, cela n’est pas venu tout seul mais à force de persévérance et de beaucoup de courage
Fred et grand-père essayèrent de convaincre mon père de venir dans l’Est, mais ce n’était pas évident.
Il travaillait sa maroquinerie, mais il fallait s’adjoindre autre chose. Finalement, les Lazarus l’ont convaincu de prendre les mêmes cartes de représentation en chaussures qu’eux, mais pour le Lyonnais, qui était à l’époque vacant.
Fred forma Jules pendant une journée au terminus Est à Paris et l’initia à la façon de remplir un carnet de commandes pour Lannoy et Chupin- Pénot.
Dés lors, mon père partit régulièrement en tournée pour deux à trois semaines dans le Lyonnais, nous laissant ma mère et moi vaquer à nos occupations dans notre rez-de-jardin de l’avenue de Naugeat.
Bien plus tard, mon père prit aussi la représentation de la nouvelle fabrique Mephisto.
Manfred nous quitte
Mon oncle Manfred venait souvent nous voir avenue de Naugeat. Il n’avait pas d’enfant et se trouvait bien avec nous. Je l’aimais beaucoup. Les derniers temps, il avait une Citroën immatriculée 175AJ87 !
Je me souviens de l’avoir rencontré, un court instant, rue Jean Jaurès, un jeudi après-midi. Le soir même, il s’effondrait à la synagogue de Limoges, victime d’une crise cardiaque. C’était l’office de Chavouot durant lequel est commémoré l’événement de l’histoire juive : le don de la Thora au Mont Sinaï.
Mon oncle venait de demander à son voisin si « l’office était bientôt terminé… » et il s’écroula. J’en fus bouleversé, c’était le 25 mai 1955 !
Quelques semaines plus tard, nous partions à Metz.
Une nouvelle époque s’ouvrait avec un sentiment renforcé d’appartenance à la famille.
Avril 2005
























